Nous ne pouvons pas retourner au passé mais nous pouvons armoniser notre froid monde intellectuel à la lumière de la sagesse de l’instinct qui est le patrimoine commun de tous les hommes.
Dans l’Odyssée, Homère caractérise l’ancienne culture clairvoyante dans les figures symboliques de Poséidon et son fils Polyphème. Voici de quelle manière s’exprime Zeus/Jupiter face à un Poséidon qui se lamente d’être méprisé par les dieux et par les mortels:
“!Ah puissant dieu qui bats la terre (…) …vengeance.”1
[“¡Ah, poderoso dios que bates la tierra! ¡Que dijiste! No te desprecian los dioses, que sería difícil herir con el desprecio al más antiguo y más ilustre. Pero si deja de honrarte alguno de los hombres, por confiar en sus fuerzas y en su poder, está en tu mano tomar venganza.”]
Poséidon est le dieu le plus ancien du panthéon olympique. La soi disant époque poséidonique se perdrait dans la nuit du temps. Et c’est le synonyme d’une époque archaïque et remote où régit l’instinct (le mauvais) les lois du sang et la clairvoyance atavique. Le cyclope Polyphème est le fils du dieu qui bat la terre. Ainsi s’exprime après avoir été aveuglé par Ulysse :
« Ecoute-moi Poseidon, qui ceints la terre (…) avec de nouveaux soucis dans sa demeure. »2
[“¡Óyeme Poseidón, que ciñes la tierra, dios de cerúlea cabellera! Si en verdad soy tuyo y tu te glorias de ser mi padre, concédeme que Odiseo, el asolador de ciudades, hijo de Laertes, que tiene su casa en Ítaca no vuelva nunca a su palacio. Mas si le está destinado que ha de ver a los suyos y volver a su bien construida casa y a su patria, sea tarde y mal, en nave ajena, después de perder todos los compañeros, y se encuentre con nuevas cuitas en su morada.”]
Une interprétation élémentaire de ces lignes nous suggère que Polyphème symbolisérait une vision du monde unitaire laquelle correspondrait à ce que Rudolf Steiner appelle la ‘phase de l’image’.3 D’après lui cette phase aurait précédée le développement du langage et la subséquente fragmentation de la réalité qui caractérise la Civilisation Occidentale.4 Ainsi, pourrait-on voir dans la Guerre de Troie un conflit qui symbolise l’opposition entre le monde instinctif du passé le plus lointain et l’ordre rationnel du présent ? Si tel est le cas la motivation profonde de Poséidon serait évidente : l’opposition à celui qui annonce la culture intellectuelle, l’homme historique ou immanent.
Schliemann trouva la cité de Troie (l’une d’elles) appuyé dans le récit d’Homère. Rudolf Steiner inféra de la même œuvre une symbologie qui concerne directement l’évolution de l’entité humaine et de l’histoire d’Occident. La Guerre de Troie nous apparaît donc comme le seuil qui sépare une ancienne vision du monde d’une nouvelle époque modelée par l’homme et séparée de l’instinct, de l’inconscient et de la voyance atavique.5
Cette opposition entre la force physique et la noblesse de l’instinct d’un côté, et l’astuce le mensonge et le calcul intéllectuel de l’autre côté, est visible tout aussi bien dans l’œuvre de Sophocles comme dans celle d’Ovide.6
Mais c’est Eschyle qui, dans sa Trilogie, établit d’une fois pour toutes la suprématie de la raison en prenant appui non pas sur Ulysse mais sur le dieu du pardon et de l’expiation. Delius Apollon illumine une nouvelle époque qui laisse derrière les cruelles et vindicatives entités des profondeurs de la terre. Elles se jettent déjà sur Oreste, l’homme qui pour venger son père Agamemnon a tue sa mère. Athénée transforme les terribles Erynnies en divinités protectrices, bienfaisantes, les Euménides ; et cela établit en passant le principe démocratique, l’Aréopage.
Voici donc que tout ou presque tout (religion, histoire, politique, art, évolution) continue a tourner comme un tourbillon autour de ce mystérieux seuil de l’histoire humaine qui est la Guerre de Troie. Et à propos de l’évolution de l’homme il est pertinent d’évoquer celle qui, avant le départ pour Troie, fut sacrifiée par Agamemnon en offrande au dieu Poséidon : Iphigénie. Pour Steiner –qui a analysé la figure d’Iphigénie et de son contrepoint Perséphone/Proserpine (Munich, 1911)- elles évoquent d’une certaine façon les deux âmes de l’homme actuel et dont la fusion exige des grandes épreuves intérieures. D’après lui il y eut une époque où l’homme possédait le don de la voyance d’une façon naturelle.7 Cette voyance jetait un pont entre l’homme et les mondes spirituels. Mais l’homme fut dépouillé de ce don en tant que force nécessaire pour le développement de l’intelligence abstraite. Quand l’ancien grec pressentit la perte totale de sa prescience, de sa sagesse visionnaire en bénéfice d’autre culture séparée de l’esprit et dirigée par l’homme, alors cet homme invoqua en Perséphone la déesse qui conférait à l’âme humaine les forces de la voyance. Perséphone faisait cela quand elle séparait les liens qui intégraient ces forces à la nature et aux éléments. Steiner :
« L’ancien Grec savait que (…) » 8
[“El antiguo Griego sabía que esta civilización moderna que él relacionaba con los nombres de Agamemnón, de Ulises, de Menelas, exige sacrificios, pues es la hija del espíritu humano que en cierta forma se debe ofrecer constantemente en holocausto. Esta constante ofrenda de la cultura nacida de la inteligencia, él la representaba en el sacrificio de Ifigenia, la hija de Agamemnón.”]
Cela explique le destin d’Iphigénie. Si la civilisation annoncée par Agamemnon et Ulysse eut existé seulement sous sa forme intéllectuelle, inmanente les forces profondes du coeur et de l’âme de l’homme occidental se seraient fletri. Cette civilisation a été seulement preservée parce qu’elle a pu poursuivre le rituel de sacrifice et maintenir une vie religieuse dans le sens plus profond du terme.
Perséphone c’est alors le guide que dirige l’ancienne culture clairvoyante tandis qu’Iphigénie c’est le sacrifice perpetuel que l’intellectualité doit offrir à la vie de l’esprit. Steiner:
“Ainsi fut tout le courant (…) la science et la religión” 9
[“Así fue para toda la corriente de la vida intelectual europea desde la antigua Grecia hasta la época moderna; desde los tiempos en los que Sócrates fue el primero en aislar el pensamiento científico puro de la antigua cultura universal, hasta el momento en el que se desmoronó el pobre Nietzsche con el alma exhausta por los tormentos que le causaban las barreras que separaban el arte, la ciencia y la religión”.]
Mais on pressent déjà, poursuit Steiner, les forces qui doivent refondre cela qui est resté fragmenté pendant de millennaires. Goethe a pressenti tout cela dans son Iphigénie. Dans son oeuvre ressonne un appel a remémorer le sacrifice perpetual que l’intelligence doit offrir aux forces spirituelles pour que l’humanité occidentale ne périsse dans la secheresse, l’aridité de son intellectualisme.
Goethe n’a pas été le seul médiateur entre l’ancien trésor spirituel éuropéen et notre époque. Et, mis à part Rudolf Steiner, on peut citer aussi à Edouard Schüré avec ‘Les grands initiés’. Cette oeuvre a reveillé le souvenir des temps qui furent témoins de l’ancienne culture clairvoyante. Le message de ces auteurs est: l’ancienne culture unitaire doit reprendre vie sous une forme nouvelle.
En conclusion, Steiner interprète le paradigme historique décrit par Homère comme l’opposition entre deux étapes fondamentales de l’histoire humaine: l’ancienne voyance atavique et instinctive (Orient), et la pensée abstraite de l’homme moderne (Occident). L’excessif intéllectualisme d’Occident exige un cérémoniel de purification lequel caractérise notre civilisation sacerdotale. Ce rituel est le sacrifice continuel de notre intelligence excessivement matérialiste.
Au-delà de cet approche particulière du problème, le remède de cet intellectualisme destructif –comme nous le montrons dans notre développement- serait justement quelque chose d’enraciné dans le plus profond de l’âme individuelle: le retour au ‘chant de l’instinct’. Le retour au culte de la Terre Mère dont le symbole véritable c’est Marie. Le seul culte capable d’armoniser, de fusionner l’instinct et l’intelligence humaines.
1-Homero, La Odisea, Editorial Universo, Lima, 1973, p. 146.
2-Op. cit., p. 106.
3-Rudolf Steiner, Science et devenir, Montesson, Ed. Novalis, 1997, p. 38.
4-Cette phase de l’évolution de l’entité humaine est décrite avec précision dans le mythe d’Osiris comme le dit Steiner dans Mythes et mystères Égyptiens.
5-Au sujet de cet approche Steiner parle du développement d’une spiritualité libre, indépendante des états de concience inférieurs. Cette spiritualité est illustrée dans ce qu’il appelle les ‘imaginations libres’ (Cf. la ‘pensée durable’ du ‘Prologue au ciel’ dans le premier Faust ; Cf. Le conte du Serpent vert ).
6-Ainsi s’exprime Ayax: “Toutefois, j’en ai pour certain que si Achille (…) un homme sans scrupules.” “Y sin embargo, tengo por cierto que si Aquiles hubiera tenido que juzgar él mismo del mérito de cada cual para la adjudicación de sus armas, a nadie las habría dado más que a mí. Pero los atridas, con menosprecio de mis gloriosas acciones, las han entregado a un hombre sin escrúpulos.” Sophocles, ‘Ayax’ , in, Tragédies, Biblioteca clásica universal, Buenos Aires, 1944, p. 54. Et voici, en latin, la réponse d’Ulysse: “Tanto ego te supero: necnon in corpore nostro/ Pectora sunt potiora manu: vigor omnis in illis.” Ovide, Oeuvres completes, J. J. Dubochet, Paris, 1838, p. 474.
7-Selon Steiner cette époque est symbolisée par Déméter/Céres.
8-« L’ancien Grec, lui, savait que cette civilisation moderne qu’il rattachait aux noms d’Agamemnon, d’Ulysse, de Menélas, exige des sacrifices, (…). » Rudolf Steiner, Merveilles du monde, épreuves pour l’âme, manifestations de l’esprit. Revue Triades, supplément # 22, Paris, 1965, p. 15.
9-Cf. Friedrich Nietzsche, La naissance de la tragédie, Denoël/Gonthier, Paris, 1964.
10-Rudolf Steiner, Merveilles du monde…, op. cit., p. 16.
